Le mensuel culturel a publié un article sur les pigistes, ces journalistes qui travaillent en freelance dans son numéro de février. Soit. Je ne suis pas sûre que cela plaise aux lecteurs qui doivent en avoir marre que les journalistes parlent de journalistes mais bon, au moins ça a intéressé la profession. A la lecture de l’article, j’ai d’abord rêvé. Et puis je me suis rapidement énervée tellement tout cela semblait écrit à la sauce “Alice aux pays des merveilles”.
- Le nombre de pigistes
Le papier intitulé “La Ligue des pigistes extraordinaires” (c’est un angle) explique que 20 pigistes se partagent la rédaction de tous les papiers des publications françaises. Ok, ils ne sont peut être pas nombreux à écrire pour plus de 4-5 publications mais selon les chiffres de la CCIJP relayés par Marianne2.fr, en 2009, 5747 journalistes titulaires de la carte de presse étaient rémunérés à la pige (et 1522 en tant que journaliste stagiaire). Cela me semble assez pour que, plus d’une dizaine publient dans plusieurs medias. Par exemple, si Gaël le Bellego travaille dans tant de publications (Glamour, Voici, Biba, Grazia, Oops, L’Express, GQ notamment), c’est aussi parce qu’il bosse dans la presse féminine depuis 8 ans 20 ans, le temps de développer son réseau. (Mise à jour: Gaël Le Bellego répond dans les commentaires). Un jeune journaliste qui sort d’école galère davantage même si la plupart d’entre eux écrivent déjà pour de nombreux medias, parfois gratuitement (et parce qu’ils aiment leur boulot).
- Le salaire
Ces pigistes “extraordinaires” gagnent entre 3000 et 6000 euros. Quand on sait que la pige peut aller de à 0/15 euros pour des publications papier à tirage moyen, 60 à 200 euros la journée dans l’audiovisuel et jusque 150 euros le feuillet (1500 signes) chez des magazines plus importants, il faut faire beaucoup BEAUCOUP de papiers pour être payés 6000 euros par mois. Il faudrait demander aux journalistes listés dans l’article s’ils gagnent effectivement cette somme estimée par Nicolas Santolaria, l’auteur du papier en question. Tous les journalistes à qui j’ai demandé (pigistes ou non) n’y croit pas une seconde, même pour ceux présentés dans Technikart.
Mise à jour: Ironie de l’histoire les pigistes sont très mal payés chez Technikart, voire pas payés du tout me fait remarquer Nicolas Chapelle, journaliste (notamment pigiste pour Les Inrocks) sur twitter. Plusieurs pigistes me signalent par mail qu’ils n’ont jamais reçu de paiement pour les articles qu’ils ont écrit pour le magazine.
- Etre pigiste c’est super cool
Lorsqu’on est journaliste, passer par la case pige, c’est un passage obligé, une étape normale de la carrière. Certains s’en sortent très bien et apprécient de travailler comme ça. Certes mais les pigistes eux-même racontent que c’est parfois très difficile (pas d’horaires, être sur le qui-vive en permanence, retoucher ses papiers à la demande) et que finalement ils travaillent beaucoup plus que leurs collègues de rédaction. Même l’article en parle, lorsqu’il reprend le témoignage de Marjorie Philibert qui lui dit “Tu vois moi, c’est pour ça que je ne suis pas vraiment d’accord avec l’angle de ton article. Déjà je ne me sens pas vraiment extraordinaire.” expliquant que lorsqu’elle prend un week-end et ne bosse pas, elle se sent mal. “Quand je ne bosse pas, j’ai l’impression que je vais me dissoudre.” Même chose pour Gaël Le Bellego qui explique “Je travaille plus de 80 heures par semaine, je collabore à une cinquantaine de titres et pourtant il m’arrive de me dire que je suis nul. Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas encore de poste fixe alors que je suis capable d’écrire un canard à moi tout seul!”
Je vous passe les citations telles que “Je suis là pour sauver le journalisme français mec. Je suis une sorte de X-men envoyé en mission” dans la bouche de John Von Sothen (pigiste pour le GQ américain, Slate.fr ou Mediapart) qui semble avoir été écrite pour coller à l’angle inspiré de la Ligue des gentlemen extraordinaires (qui sont des gens qui se cachent plus qu’ils ne s’affichent dans Technikart).
- Etre pigiste ça ressemble davantage à ça
Un tweet, parmi beaucoup d’autres, du compte twitter @LePigiste qui relaie les plus belles énormités du métier (et signalé par Elixie.) Voir aussi l’excellent groupe Facebook Fuck la pige sur Facebook, qui énumère les difficultés de la vie de pigiste:
- Parce que les seuls gens qui répondent à tes emails, ce sont les attachés de presse.
- Parce que tu as toujours la trouille quand tu pars en vacances qu’on t’appelle pour un truc très important que tu vas rater ; peur aussi qu’on ne t’appelle plus parce que cette fois là, tu n’étais “pas dispo”.
- Parce que quand tu prends le métro aux heures des gens qui ne bossent pas (11 heures, 16 heures), tu te surprends à envier les femmes au foyer avec enfant assises en face de toi. Elles ont l’air tranquille.
- Parce que tu passes tes journées à écrire des mails sympa et bourrés d’enthousiasme, alors que personne ne te répond.
- Parce que tu as l’impression de déranger tes potes qui ont un job quand tu les appelles en pleine journée.
- Et lorsqu’ils te disent, “je te laisse, j’ai du taf”, tu te dis “La chance”.
- Parce que dès qu’il y a une restriction de budget quelque part, c’est toi qu’on supprime.
Le sujet était bon et je ne crois pas avoir lu de bon papier de fond sur les pigistes (connus ou non) ces derniers temps, à part celui de Marianne2.fr cité plus haut. Si vous en avez je suis preneuse, car celui-ci ne m’a pas plu…
Mise à jour: A voir aussi, cette carte du “Pigistan” créée par Emile Josselin
Un papier signalé par collègue/ami Charles Dufresne (aussi connu sous le pseudo de rocknrobot)







