Un blog de plus : la-bd-du-week-end.tumblr.com (vous comprendrez vite de quoi il s’agit)
Lectures
20ANS ne nous prenait pas pour des connes
J’ai déjà écrit un article sur cette excellente anthologie du magazine 20 ans intitulée 20ANS magazine. Anthologie. Je hais les jeunes filles et publiée aux éditions rue fromentin (dans toutes les librairies depuis le 14 avril).
J’ai encore des choses à dire, alors je continue ici. Ce bouquin n’est pas juste un recueil de tous les meilleurs articles. L’éditrice, Marie Barbier, est allée interviewer la plupart des gens qui ont collaboré au magazine à la “belle époque” de 20 ans. Les années Isabelle Chazot. Lorsque cette diplômée de la Sorbonne arrive à la tête du magazine, la ligne éditoriale change, attire des plumes rares et bazarde tous les codes éditoriaux et artistiques.
Au fil des pages du livre, on dévore les articles entrecoupés d’interviews. Et je note, au passage, quelques phrases qui disent, en substance, que ce magazine ne pourrait plus exister aujourd’hui. Alain Soral y avait dressé un portrait au vitriol du Dalaï Lama et de quelques icônes de l’époque. Isabelle Chazot, aujourd’hui chez FHM, le dit dans le livre, “20 ans est plus ou moins mort quand les éditeurs ont décidé unanimement de produire une presse consumériste et menteuse.” Plus loin, elle continue: “Je n’aurais pas pu travailler avec des journalistes youp’la boum qui ont la positive attitude, une vision trop lisse des choses de la vie. L’écriture “dossier de presse” était bannie, le cirage de pompe vous exposait aux ricanements de tous”.
Même propos dans la bouche de Julie Rambal, ex-rédactrice. “On ne cherchait pas à consoler les lectrices, mais on leur suggérait d’être moins connes. Maintenant l’esprit 20 ans n’existe plus, les sujets qu’on y traitait n’intéressent pas les féminins marketés d’aujourd’hui trop occupés à vendre des espaces pub en adoptant un ton lisse et tempéré.” Muriel Graindorge, ancienne rédactrice en chef explique: “Un titre, maintenant, peut rester deux ans dans les tuyaux avant d’être lancé, et il ne cesse de passer par tout un tas de tests marketing. Dans ce contexte un titre comme 20 ans ne serait simplement jamais sorti.”
Pourrait-on lire un article sur le libéralisme sexuel comme celui-ci?
Elise (qui officie sur le blog Elixie, et qui a aussi écrit un billet à propos du livre) résume tout ça très bien: “Les rédactrices en chef ont tendance à nous prendre pour des vagins géants affamés de Marc Jacobs.” Pas mieux.
Plus je lisais les articles et les interviews et plus j’avais envie de courir acheter des 20 ans, retrouver cet esprit et lire ce qu’il était possible de faire, lorsque la pression des annonceurs étaient moins forte. Une autre époque.
C’est en tout cas ce que semble dire Diastème sur son blog. Idole des lectrices, ce journaliste sous pseudo a répondu aux courriers envoyés à la rédaction pendant des années. “La liberté que nous avions, la liberté de penser et d’écrire ce que nous voulions, de nous moquer des annonceurs, des vedettes, des puissants – de nos financiers par exemple, a fini par sembler dangereuse au vu des centaines de milliers de lecteurs que nous avions, et des belles publicités pour les beaux produits cosmétiques qui entouraient nos pages. Nous étions dangereux, oui, car incontrôlables.”
Même Alain Soral témoigne: “20 ans, c’était amusant, cela permettait de faire le pont entre les lectures très sérieuses que je faisais sur le marxisme et mon vécu, en le transcrivant pour les jeunes filles.”
On ne va pas se morfondre et se dire “c’était mieux avant”, mais il fait bon parfois rêver d’autre chose. Le magazine Causette y arrive assez bien je trouve.
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A retrouver dans le livre: les horoscopes farfelus de Sophie Talma, quelques chroniques de Diastème dont une chronique sport mémorable, une interview surréaliste d’Albert Dupontel, une interview de Michel Houellebecq, le spleen de la consommatrice par Eugène Mansfield, etc. Bref allez lire le livre!
Leçon de journalisme avec Bob Woodward
Quel étudiant en journalisme ou journaliste n’a pas vu le film Les Hommes du président? Très peu, voire aucun. Le film raconte comment Bob Woodward et Carl Bernstein, journalistes au Washington Post ont débusqué le scandale du Watergate en 1972. Une enquête pour laquelle ils ont obtenu le prix Pulitzer.
Annick Cojean, grand reporter au Monde, est allée rencontrer Bob Woodward dans son jardin à Washington et lui a posé quelques questions. Symbole d’un âge d’or du journalisme, voici quelques citations de Bob que j’ai retenues de son interview, publiée dans Le Monde magazine le 2 avril dernier. Je me suis attardée en particulier sur ce qu’il disait à propos de l’information sur Internet. Il aime bien ça le web Bob, mais c’est pas sa façon de travailler…
- Sur l’évolution du journalisme aujourd’hui
“Il nous faudrait des journalistes sérieux qui prennent le temps d’enquêter, de s’immerger dans les dossiers, de creuser le sujet. Or il se produit l’inverse. Il y a moins de journalistes avec moins de temps, pour défricher des problèmes de plus en plus complexes.”
- A propos de la multiplication des médias, et notamment sur Internet
“De la même façon qu’il y a eu une bulle des nouvelles technologies et une bulle immobilière, je pense qu’il existe une bulle de l’information et qu’elle va éclater. Il y a tant de circuits, de blogs, de tweets, de rumeurs dans l’air, j’ai l’impression d’être bien informé. Or c’est faux. Il y a beaucoup de vent et peu d’information de valeur. Regardez ces apparences de débats télévisés. Cette culture du “Vite! En direct!” Tous ces faux suspenses” –> Je ne crois pas que les deux tendances soient incompatibles, ni qu’il y ait moins d’informations mais qu’elles sont noyées.
“Les gens sont rivés à leurs écrans, y compris leurs téléphones, pour des informations dénuées de contexte et de signification. Le système est obsédé par la vitesse, l’obligation de répondre à une pseudo-impatience du public, alors que ce monde est complexe.”
- Le Watergate à l’heure de Facebook
“Les informations révélées dans l’affaire du Watergate ne se seraient pas trouvées sur le Net. Gorge profonde (l’informateur de Woodward) n’aurait pas de compte Facebook. Nos sources étaient humaines. Il a fallu les chercher, les convaincre, leur soutirer chaque renseignement.” –> Il y a des humains sur Facebook, non?
- A propos de Google et de l’information
“La pierre tombale du PDG de Google devrait porter l’inscription: “J’ai tué les journaux”. Car Google leur a bel et bien piqué une grande partie de leurs revenus. Or il faut des professionnels pour aller chercher l’information. Il faut l’argent de la publicité pour envoyer des reporters au Moyen Orient ou enquêter sur la crise financière.”
“Peut être comprendront-ils que c’est à eux d’investir leurs milliards pour remettre le système d’information. Imaginez que, dans cinquante ans, un “Facebook News” se soit imposé comme la grande entreprise d’information du XXIème siècle. Que Mark Zuckerberg, son patron, ait relevé le défi de l’investigation, de la profondeur, de la clarté, de l’honnêteté. Ce n’est pas impossible.”
- A propos de Wikileaks
“C’est de la folie de publier des documents bruts sans prendre le soin de vérifier si des gens ne risquent pas d’être tués. Tout balancer est irresponsable, même si les journaux ont, eux, parfaitement fait leur travail d’édition. Ensuite je pense que l’opération a été survendue. Il y avait certes de la matière mais contrairement à ce qu’écrivait le New York Times, les documents n’expliquaient pas du tout comment étaient prises les plus importantes décisions du gouvernement.”
- Sa méthode de travail
“Contrairement aux journalistes qui twittent, bloguent, actualisent leur article huit fois par jours, je prends mon temps. Je me déplace, je vais voir les lieux où se déroule l’histoire, je rencontre une foule de gens que j’interview longuement – quatre, cinq heures et je demande à revenir! – afin de reconstituer minutieusement un puzzle.” –> tweetter, bloguer, n’empêche pas de faire des enquête et de prendre son temps quand il le faut.
“Il faut arriver au premier rendez-vous informé. S’ils ont écrit un article vingt ans plutôt, dans Foreign Affairs, on l’a lu et on les interroge là-dessus. Ce n’est pas une ruse. Il faut parfois s’accrocher; rester toujours aimable mais coriace. Et ne pas hésiter à sonner chez les gens après le dîner. Ils ne sont pas encore au lit – sauf à appeler Georges W. Bush. Ils sont plus détendus dans leur environnement.”
Conclusion: les méthodes de Bob Woodward ne seront jamais obsolètes. C’est pour ça que j’ai gardé soigneusement cette interview. Parce que sa technique d’enquête doit rester universelle. Mais, même si le journaliste est conscient de ce qu’apporte le web à l’information, je ne peux pas m’empêcher de lire dans ses propos un “c’était mieux avant”. Et je trouve ça dommage et un peu conservateur de sa part. J’imagine qu’il est courant de ce que fait un site comme ProPublica. Des enquêtes comme il a pu en faire. Et elles sont publiées sur Internet.
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Bob Woodward était présent à Paris lors d’une conférence à Sciences Po à l’occasion de la sortie de son livre Les Guerres d’Obama (que je vais donc acheter). Vous pouvez lire le compte-rendu plutôt exhaustif fait par les étudiants de Sciences Po sur le site de l’école de journalisme.
De manière très cynique, Frédéric Filloux, consultant et prof de journalisme à Sciences Po, se demande sur son site Monday Note combien de pages vues aurait fait Bob Woodward. Allez lire son billet, il est instructif.


